Comment interpréter l’émergence et le foisonnement des manifestes sur internet autour des « objets » comme un processus d’empowerment ?

Internet est le terrain d’action de l’idée d’une intelligence collective qui nous mène à considérer plus en détail l’origine et la naissance du mouvement hacker. Le mouvement prend de l’ampleur dans une volonté libertaire. Il revendique l’accès libre à la connaissance, à la circulation libre et à la libre réutilisation de chaque contenu diffusé sur internet. C’est ainsi dans les années 60 qu’éclate cette volonté de la diffusion de la connaissance et de la liberté d’expression. Internet est porteur d’une « capacité d’agir » par les outils qu’il propose. Il permet l’organisation de l’action collective comme on a pu le voir avec les révolutions arabes par exemple. La société prend donc un véritable tournant idéologique qui met en place les premiers fondements à la naissance des manifestes.

 

Un manifeste est une déclaration écrite, publique et synthétique qui expose le programme d’action, un plan ou une position d’un gouvernement, d’un parti, d’une personne ou d’un groupe. C’est une forme personnelle et de s’adresser aux publics et de les interpeller directement. L’implication des publics est suggérée avec, pour la plupart, l’emploi de l’impératif. Les manifestes que l’on voit apparaître sur internet ciblent généralement l’utilisation que nous faisons de certains objets et de la possibilité de les utiliser et les percevoir différemment. Les manifestes sont un véritable plan d’action à la fois concret et pratique mais à la fois aussi un projet profondément philosophique voire politique. L’apparition et le développement de ces manifestes sont un des effets d’un processus d’empowerment c’est-à-dire la prise de conscience de l’individu de subir l’effet d’un pouvoir asymétrique, ce qui implique une part d’action, de transformation et de partage de connaissances dans une perspective d’émancipation. Cependant les principales questions qui se posent sont celles du sens et de l’interprétation que l’on peut donner à la naissance et à la montée en puissance de ces manifestes comme processus d’empowerment. Contre quoi les makers et autres bricoleurs se battent-ils ? Quelle est l’objectif ultime de leurs actions ?  Quels changements et quelles alternatives visent-ils finalement ?

  • L’émancipation face à l’emprise technologique

Avec la montée en puissance de la technologie et son insertion dans notre quotidien, l’individu est facilement dépassé par les avancées majeures et ne peut plus suivre et comprendre les étapes de la fabrication de l’objet, surtout s’il est électronique. On peut ainsi penser que la technologie possède une longueur d’avance sur nous, qu’elle nous domine et aliène. Ainsi, pour modifier la relation de chacun avec les objets, il faut trouver la capacité de réparer, d’adapter ou de créer des objets, afin d’ouvrir la voie vers l’émancipation. Tout d’abord, il est essentiel de comprendre comment est construit tel objet. Il devrait être possible et facile d’ouvrir l’objet, de le démonter pour le comprendre et le réparer ensuite alors qu’en réalité, les ouvrir entraine l’annulation de la garantie. Cette fermeture est le signe de notre non possession de l’objet en question. A partir du moment où on ne peut plus réparer son objet, on le possède pas vraiment. Seul, le fabriquant garde le contrôle sur son objet. On peut le voir avec l’obsolescence programmée de certains objets dont les produits électro-ménagers. Réparer permet de reprendre la maîtrise du destin de l’objet, de le faire véritablement sien.

  • Une nouvelle société et un changement des modes de vie

La multiplication des manifestes s’exprime par l’enjeu tant économique qu’écologique. En effet, aujourd’hui, et ce depuis la Seconde guerre Mondiale avec l’apparition des crédits à la consommation, la tendance est à l’achat systématique. Les individus sont réduits au seul statut de consommateurs. Aussitôt qu’un objet est abîmé, cassé, ou passé de mode, on pousse (par la publicité et la réclame) l’individu à acheter, à consommer sans se poser de questions. Le problème de la crise est également un terrain d’action des manifestes. Ainsi, produire soi-même, réparer certains anciens objets, leur donner un nouveau souffle tout en partageant ses expériences et compétences, se constituent de véritables outils contre la crise.

On veut également, à travers les manifestes, pointer du doigt l’importance de la question environnementale. Par exemple, le Self-Repair Manifesto s’inscrit dans la thématique du développement durable. On répare par plaisir, par économie pour créer du lien mais surtout pour protéger l’environnement. Ce sont les manifestes des années 2005-2012 qui accordent une importance croissante à la dimension écologique. Dans ces manifestes spécialisés dans la réparation, on prône une volonté de prolonger la durée de vie d’un objet par la réparation et on devient plus consciencieux des matériaux utilisés.

  • L’épanouissement et le développement de soi

Les premiers manifestes de makers apparaissent en masse vers 2005. Le crafter Manifesto (manifeste du bricoleur) de la finlandaise Ulla-Maaria Mutanen exprime à la fois le plaisir que l’on peut trouver à fabriquer ses objets soi-même ainsi qu’un nouveau sens à la consommation et à l’utilisation des objets. Les manifestes parlent pour beaucoup de la « joie » et de la satisfaction que l’on peut tirer à réparer. En créant et réparant, on augmente sa confiance en soi et son estime de soi. Ce qui invite à partager le résultat à la communauté et donc à créer du lien. On est à la fois indépendant et à la fois lié aux autres pour échanger, partager, donner et recevoir des conseils ou des outils. Cette démarche des makers et du Do it yourself invite à enrichir son chemin vers la connaissance avec l’acquisition de compétences et de nouveaux savoir-faire qui pourront être mobilisés ailleurs.

Les manifestes pointent du doigt l’urgence de la mobilisation pour l’émancipation des objets et par les objets, ils revendiquent à la fois une prise de conscience des individus et une acquisition de compétences partagées. Cependant, ils n’évoquent pas nécessairement la difficulté de trouver les connaissances et les outils nécessaires au bricolage par soi-même. Le principe est intéressant, sans doute révolutionnaire mais reste encore très restreint et peu accessible.

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